L’été de l’incendie

La pluie tombait goutte à goutte, inlassablement, monotone, depuis sept jours consécutifs. Personne n’avait songé à déprogrammer la sonnerie du lycée voisin. Elle retentissait du lundi au vendredi, à 8h, 10h, 10h15, 12h15, 13h30, 15h30, 15h45, 17h45. Une sirène stridente qui recouvrait pour quelques secondes le tapotement métallique de l’averse sur les balustrades. Il sursautait à chaque fois et à chaque fois il jurait :  « Bordel ! ». Au début ses grossièretés étaient à peine murmurées, grommelées entre ses dents, mais au fur et à mesure que les heures et les jours passaient le « bordel » gagnait en puissance, se faisait de plus en plus sonore, rebondissait sur les murs et le plafond et s’engouffrait jusque dans le salon de la vieille Églantine, la voisine du troisième, à en faire décamper son chat qui filait se planquer sous la commode en noyer. Eglantine, elle, était à moitié sourde ; alors elle s’en fichait bien du bruit de la pluie, du hurlement de la sonnerie et de l’écho du « Bordel ». Tout juste s’étonnait-elle de voir Rochester détaler comme un apeuré. Elle haussait les épaules et retournait à son Sudoku. De toute façon, avec ce temps, que faire d’autre…

 Lui ne savait pas prendre son mal en patience. Tout ce qu’il voulait, c’était être tranquille. Sa vie était employée à animer les vacances des autres : depuis deux ans, il était “Entertainment manager” pour une compagnie de croisière, la Bella Costa. Quand il avait décroché ce poste, lui qui avait passé ses années de facs à glander entre le foyer du CROUS et le comptoir du café Tolbiac, tous ses potes avaient dû ravaler leur jalousie : un bon salaire, dix mois en mer à flotter d’île de luxe en île de luxe, la promesse de jolies pépettes en robes de soirée et de bouts de nuit dans un fauteuil club avec cigare et whisky. S’ils savaient… Il n’avait jamais pu se faire au roulis. Il se gavait de scopolamine pour éviter d’être malade ; résultat, il était assommé en permanence. Il se traînait dans les coursives et ses efforts pour donner le change ajoutaient encore à son épuisement. Il n’en pouvait plus des DJ capricieux, des vedettes qui ressassaient leur grandeur disparue, des clientes pétries d’arrogance et de botox qui venaient gratter à la porte de sa cabine pendant la sieste de leur mari… Il ne supportait plus les odeurs de caviar et de vin prétentieux, le bruit des machines à sous lui vrillait le crâne au point de squatter son sommeil, les vieux cons le prenaient pour un homme à tout faire : “allez me chercher une serviette ; vous pourrez dire au pianiste de jouer moins fort, mon petit ?”. Deux années de calvaire, et plus un seul ami. Les potes de fac ça s’évapore avec le temps, on les perd en courant le monde. Alors ces trois semaines de repos, il y avait droit. Vingt jours en plein mois d’août, le graal. Négociés pied à pied avec la compagnie, au prétexte d’aller passer du temps auprès de son père mourant. Tu parles. Ils se la coulaient douce dans leur caravane au camping de Saint-Raphaël, ses vieux. Lui, tout ce qui le motivait c’était de squatter leur appart dans une banlieue que chaque période de vacances scolaires vidait de tous ses habitants. Être au sec sur la terre ferme sans personne pour l’emmerder. Le rêve. Et voilà qu’il avait droit à l’été le plus pourri qu’ait connu la région depuis l’invention de météo France. Et ces veilles fenêtres aux châssis déboités qui laissaient passer l’eau. Il ne pouvait pas faire trois pas dans la maison sans contourner un seau, une bassine, une marmite… Quelle poisse. 

Au troisième, ça sentait la cannelle. Une paire de scones décongelait dans le four, un sachet de thé brunissait l’eau bouillante à même la casserole. Eglantine recevait. C’était sa petite folie à elle, sa gourmandise du mercredi. Chaque semaine, aux alentours de 16h, elle délaissait son fauteuil pour aller s’installer auprès du guéridon. Elle disposait deux tasses, deux assiettes fleuries, servait le thé et les scones et s’attablait là, pour quelques heures. Il n’y avait qu’une seule chaise mais peu importait. Les invités qu’elle convoquait tour à tour n’avaient pas besoin de s’asseoir, ils surgissaient de sa mémoire. Eglantine avait longtemps vécu en Angleterre, à Canterbury. A seize ans, elle était partie comme jeune fille au pair à Londres ; après un an à s’occuper nuit et jour de trois enfants  gentils mais remuants, dont les parents se fichaient éperdument, elle s’était attardée sur l’île . Grande lectrice de Jane Austen et des sœurs Brontë, elle rêvait d’un Heathcliff  ou  d’un Darcy à apprivoiser. Lors d’une randonnée dans le Kent, elle était tombée sous le charme d’un garçon pâle dont la longue frange noire lui avait parue le comble du romantisme. Le jeune homme en question, chargé d’accueil au musée de la cathédrale, s’était avéré d’un ennui abyssal. Mais Eglantine s’était faite embaucher comme traductrice dans une petite maison d’édition locale et s’évadait chaque jour en se plongeant dans les lignes des romans qu’on lui confiait, peuplés de duchesses excentriques et de pasteurs concupiscents. C’était ces personnages qu’elle conviait à des conversations imaginaires dans son petit salon débordant de broderies. La pluie qui n’en finissait pas de tomber lui convenait. Elle ajoutait au décor une mélancolie typiquement anglaise. 

Ce mercredi-là, à 15h40, Eglantine sortit les scones du four et alla les placer sur les assiettes. Au même moment, la lumière de l’ampoule du plafonnier  vacilla quelques secondes avant de s’éteindre tout à fait. A 15h42, Eglantine, qui ne se contrariait pas pour si peu, alla chercher des bougies dans le tiroir du chiffonnier, les alluma, et les disposa sur la table.  A 15h44, elle retourna dans la cuisine et éteignit la gazinière. A 15h45, elle revint dans le salon, la casserole d’eau bouillante à la main.  La sonnerie du lycée retentit ;  elle fût immédiatement suivie d’un BORDEEEEEEL dont le nombre de décibels avoisinait les 85. Rochester bondit du coussin où il roupillait tranquillement, fonça vers la commode, se prit au passage les pattes dans la nappe du guéridon et entraîna les tasses, les assiettes, les scones et les bougies, ces dernières enflammant instantanément les napperons. A 15h45, l’incendie se déclara au 27 de la rue Garibaldi et une casserole en fonte cogna le sol avec fracas, répandant sur le plancher 150 cl d’eau bouillante.

C’était il y a trois ans. Tout le monde a oublié cette histoire. Eglantine vit aujourd’hui à l’EHPAD Beauregard. Chaque mercredi, un jeune homme vient boire le thé avec elle. Aux autres pensionnaires, elle raconte que c’est un Lord qui l’a sauvée des flammes, un jour, il y a longtemps. Elle dit qu’il s’appelle Rochester.

Le vrai Rochester, lui, n’a jamais réapparu. Mais dans le lycée de Villeneuve, chaque fois que la sonnerie retentit, les élèves ont l’impression qu’une ombre furtive traverse les salles en trombe pour aller se loger sous les armoires.

J’ai retrouvé le journal local de cet été-là. L’histoire de l’incendie ne fait que quelques lignes, reléguées à la rubrique des faits divers. On y parle d’un marin en permission qui aurait réussi seul à venir à bout d’un feu fulgurant. Quand on lui avait demandé comment il s’y était pris, il avait juste déclaré : “C’était facile. les seaux étaient déjà remplis”.

2 réponses à « L’été de l’incendie »

  1. Avatar de Alain Gripoix Gripoix
    Alain Gripoix Gripoix

    bien vu, fluide, rapide et suffisamment prenant pour aller au bout. Aurait pu etre un peu plus long avec quelques rebondissements de la meme trempe. Continie Juliette. Bises

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    1. Avatar de juliette prados

      Merci Alain 🙂
      J’aurais sans doute dû le préciser, ce texte a été rédigé dans le cadre d’un concours d’écriture et la consigne était double : Première phrase imposée (celle en gras) et longueur comprise entre 6300 et 7300 signes. Ce qui explique que le texte soit très condensé. Mais tu as raison ça peut être intéressant de le reprendre pour lui donner plus de corps. je vais m’y pencher…

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