Du 1er au 21 novembre 2024, j’ai participé au défi du « Mois de l’écriture » organisé par l’école Les Mots et la plateforme Kobo. Il s’agissait d’écrire un texte par jour, entre 250 et 750 signes, avec un mot imposé chaque jour. Voici le texte complet…
Comme dans du beurre… Nos mots se tissent et se répondent. Goûtant le sel de la Bretagne ou la douceur d’une crème normande, bruts échappés de la baratte ou croquants comme la noisette, nos mots se glissent et nos cœurs fondent, comme dans du beurre. Regarde les s’écrire, sans peine, sans accrocs. A leur guise ils nous guident. Nos mots nous échappent, ils se cabrent, foncent, brouillent puis clarifient.
Nous sommes ces phrases interminables et ces dictons idiots. Ces promesses infertiles et ces serments ténus. Nous deux, deux doux rêveurs dont les mots s’entremêlent.
L’amour qui se raconte plutôt que de se faire. Un amour au sang d’encre sur un lit de papier. Brûlons la page.
Quand on s’y penche, au fond, nos cœurs ne sont faits pour rien d’autre que pour la cavalcade : galoper, haleter, percuter, se cabrer, trébucher, repartir, cogner, cogner, cogner.
Il sera bien temps un jour, plus tard, de les laisser ralentir, puisque nous sommes tous condamnés au dernier battement. Dans l’attente, si on laissait le vacarme nous envahir, et avec lui les petites tornades qui jaillissent à chaque fois qu’on se frôle. A force elles pourraient bien faire flamber l’étincelle.
J’ai des envies d’incendie.
Tu ne dis rien. C’est comme si mes élans t’avaient coupé la langue. Tu te tais. Toute la pièce résonne de ton silence.
Tes mâchoires figées, elles me prennent à revers, et je n’en reviens pas. Toi, le maître des mots, le virtuose de la phrase. Toi qui manies si bien l’art d’envoûter, convaincre, emberlificoter. La magie des formules qu’on s’envoie en miroir. La séduction du verbe et ses déclinaisons. Tes syllabes qui s’abattent comme d’un flingue à douze coups. Te voilà muet. Désarmé. Interdit.
J’ai tué le beau parleur. Sans préméditation.
« Action ou Vérité », te rappelles-tu ? Le jeu le plus joué de nos adolescences. Vérité, vérité, vérité : c’était bien plus facile. On peut tordre les mots, tant pis pour le parjure ! Mais prononcer « action »… et te voilà contraint de t’envoyer cul sec un verre de Malibu, ou d’embrasser Camille sur la bouche pour au moins 30 secondes. Comme tu l’avais rêvé ce baiser à Camille. Le soir, dans ta chambre, tu espérais ses lèvres. Mais là, devant tout le monde, sous les rires goguenards, c’est beaucoup moins enviable. Tu ne voudrais qu’une chose : retourner t’écorcher les genoux à la rouille de l’échelle qui te ramènera en haut du toboggan. Remonter vers l’enfance. Et ne plus redescendre.
Regarde, nous avons grandi. Nous sommes seuls, face à face. Rien n’empêche la foudre. Le duel qui nous oppose ne se joue qu’entre nous. Sans témoin. Et pourtant tu hésites. Tes deux yeux me traversent et renoncent à me voir. Tu résistes. Autour, tout autour, la température monte. L’oxygène se fait rare. L’envie nous ébouillante. Avoue. Nos deux corps se consument dans la braise du chaudron. Nos souffles se retiennent. Raccourcissent. Se brisent. Il est temps…
Tu t’en vas. Et je cherche un sort pour te retenir.
Coupez !
C’est bon, on s’ennuie là. On arrête, stop, ça suffit la débâcle. On ne va pas s’enferrer dans cette historiette imbécile. Elle parle de quoi, d’ailleurs ? De cul ? D’amour ? Tu dis oui je dis non tu dis non je dis oui… C’est banal à chialer. C’est déjà chiant l’amour mais alors celui des autres… L’attente interminable. Tu tiens qui en haleine avec ça ? Il faudrait toujours commencer par conclure. On baise, et puis on voit. C’est la suite qui intrigue.
Mais soyez indulgents. On se sort pas indemne des lectures des nourrices, des belles au bois dormant et des princes qui les sauvent.
Ils nous vendent l’amour comme une épiphanie. La quête ultime. L’amour comme une guimauve qui nous soulève le cœur et nous torpille le ventre. Et ils nous embrigadent dans cette course à l’autre, celui dont la peau viendra nous écorcher, celle dont les envies viendront nous inverser. Nous mettre au tapis. Aspirés. Prêts à tout pour prétendre. À quoi bon.
Plutôt que mille amours trouvez moi un complice. J’ai des crimes à commettre.
Il faudrait commencer par les vendeurs d’espoir. Les rois de l’escroquerie. Tous ceux qui vont traquer les gens mal dans leurs pompes pour les gaver de rêves. Cinq minutes par jour pour un fessier béton ; le breuvage qui viendra t’effacer les ridules ; les coachs en drague en fortune en « business mind ». Les scrolling arnaqueurs. Dealers en ligne de tout ce qui viendra accrocher tes complexes, tes peurs les plus secrètes. Voilà qui je voudrais effacer en premier. Les chasser du décor. Qu’on m’apprenne à hacker ! Ne m’offrez pas de fleurs. Offrez-moi des virus à leur inoculer.
Offrez-moi des pétards, des mortiers, des grenades. Qu’on pulvérise enfin ces surfaces trop lisses. Ces images retouchées qui se ressemblent toutes. Briser les codes, les cadres, changer de « comme il faut ». Être exactement comme il ne faut pas. Sortir les sanglots de la nuit, exposer ses blessures, faire face à la douleur. Dis-moi où tu as mal et qui est le coupable. Viens, on va le trouver. Viens.
L’usurier, l’amant toxique, le débiteur qui « promis » te remboursera demain, le connard qui t’écrase la poitrine et les pieds parce que son temps est trop précieux pour se contenter du métro suivant, dehors !
Dehors le chefaillon qui te crache son tout petit pouvoir depuis sa toute petite bouche et ne connait d’autorité que l’humiliation.
Le flic psychopathe, le proprio radin qui te saigne à blanc pour une chambre insalubre, la femme haute-couturée qui passe sans un regard devant les mômes qui dorment dehors, le pingouin suffisant qui jouit de voir briller les menottes aux poignets du clandestin.
Les empoisonneurs, les pilleurs, les amateurs de petites filles…
Qu’on les envoie valser d’un bon de coup de pied au cul bien au-delà des cimes.
Viens, on se met à nu. On compare nos défaites. Et on dresse la liste de tous nos tortionnaires. Tu sens comme elle bouillonne, cette colère. Le désir de vengeance qui s’instille en toi, qui murmure doucement puis monte, monte, monte et devient hurlement. Vois comme c’est facile de saisir la lame, un simple éclat de lune à planter dans leur foi, pile au milieu de l’âme. Les laisser incrédules. Tous ceux qui te contemplent du haut de leur mépris.
Nous les ferons tomber.
Qui peut prétendre à la pureté ? Si on m’écorchait vive, si on fouillait mes entrailles, on y trouverait le condamnable. Quelques affinités douteuses, des passions effroyables, pas mal de pulsions censurées. J’ai ma part d’abjection, mais je la tiens tranquille. J’ai bien planquée en moi une gerbe de violence qui crépite en secret. Je descend y puiser la force du combat. Je suis prête. Fixe les cordes autour de l’octogone, tends les élingues au bord de ce quadrilatère, construis le moi, le ring où j’irai balayer les derniers des salauds. Je n’esquiverai pas. J’irai jusqu’au KO. Jusqu’au bout de mes forces.
Il y aura un répit. Il y a toujours un répit, un repos, une accalmie. Quand la rage se retirera, après le sursaut du ressac, le calme reviendra. Le sel de nos larmes cessera de brûler. Oublier un instant la cruauté qui rode. Le bonheur n’est jamais qu’un sursis, un interstice où se faufilent des caresses soyeuses, des pensées attendries. Le temps de reprendre son souffle. S’accorder une trêve.
On peut recommencer à croire. On peut imaginer le beau. Aspirer au sublime. Nos oraisons ne sont plus vaines s’il y a quelqu’un pour les entendre. Pourvu que ce quelqu’un soit de chair et de sang, et non une illusion vouée au désenchantement. Quelqu’un dont la chaleur viendra nous dévorer. Doucement. Quelqu’un qui pourrait être un amour, un amant. On y revient toujours. Le sucre de la pomme est fait pour y goûter. Pour y laisser la douce empreinte de nos morsures.
Peut-être qu’on tourne en rond. Peut-être que la vie est une chanson de Björk : « it’s oh so quiet » jusqu’à ce que ça recommence, qu’on s’étourdisse, qu’on « blow a fuse » et comme ça sans arrêt encore et encore. Rejouer les mêmes erreurs jusqu’à claquer la porte; aimer, honnir, foncer, s’enfuir. Se vautrer tour à tour dans l’abstinence ou la luxure. Jouer les durs puis fléchir à cause d’une simple brise. Nos vies sont bipolaires. Versatiles. Si nous les contemplons, nous verrons virevolter les plumes qu’on y laisse.
Voilà où nous en sommes. Au point du possible retour en arrière.
J’avais balayé les envies d’incendie pour m’en aller buter les crapules qui nous dévastent et toi, tu rouvres la porte. Tu reviens au moment où j’allais t’oublier. Tu veux squatter l’histoire, vexé de ces chapitres où tu n’existais pas. Tu sors de ton silence. Tu critiques mes lignes, mes disputes, mes personnages. Tu trouves que ça s’étire sans savoir où on va. Ah oui ? Alors raconte, puisque tu sais mieux faire. À ton tour.
Elle boude. Ça se voit à la façon qu’elle a de rentrer le menton en marmonnant à demi-mots. Ses monologues intérieurs, je les connais par cœur. Elle échafaude sans doute de grandes théories.
Elle veut changer le monde. Elle veut changer de monde. Elle prend son air exaspéré. Celui qui dit « qu’on me foute la paix ». Elle craint que je ne vienne déjouer ses plans les plus secrets.
Elle m’en veut, je le sais. Mais j’ignore ce qu’elle me reproche le plus. D’être parti, ou bien de revenir. Elle fait comme si tout ça n’avait plus d’importance, elle jette entre nous et nos souvenirs un voile translucide pour les rendre plus flous, un peu moins menaçants. Mais je sais que ce voile est tissé de ses larmes. Et qu’il ne tient qu’à moi de les évaporer.
Elle se perd dans ses fièvres, s’accroche à ses passions comme à une rambarde au bord de la falaise. Comme si le calme était un précipice, un abysse qui pourrait l’engloutir ; elle s’agrippe au tumulte, au tourment. Il faut que ça l’emporte, qu’il y ait de la chair, du sexe, ou bien du sang. Tout le reste est médiocre et jamais suffisant. Du moins, elle le fait croire…
Je sais que ses armures sont en papier mâché, et combien il fait froid tout en haut des tribunes où elle tente de grimper pour déclamer ses flots de certitude. Je sais que ma patience est plus puissante que son orgueil. Et qu’elle n’est pas de celles qui fuient.
La preuve, elle reste là. J’attends que la fêlure se dessine dans son regard noirci par les griefs. J’attends qu’elle me revienne.
Déchirer le filet qui enserre nos méprises. S’expliquer
Il attend. Nos mutismes s’éternisent et se défient.
Il doit rêver de faire jaillir un tourbillon de mots. Qu’à nouveau ils se tissent, se répondent, se répandent…
Doit-on vraiment encore rejouer les mêmes scènes, danser la même ronde ? Se laisser éblouir par des phrases éclatantes, ébranler par des vers assassins. Voilà où nous errons : une prison de lettres dont on ne sort jamais.
Laisse-moi m’évader. Jeter mon encre ailleurs. Beau parleur.
Je t’autorise un mot ; ce sera le dernier.
Le fin mot de l’histoire.









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