Nouvelle pour la Quinzaine littéraire – Octobre 2020
Une lettre étrange est arrivée ce matin. C’est Aldi qui m’a prévenu quand je suis revenu des courses. J’ai à peine poussé la porte qu’il a crié « Malo t’as du courrier va voir dans le salon ».
Ca m’a surpris car je ne reçois jamais de courrier. Rien. Même pas de facture. A part Aldi quasiment personne ne sait que j’habite ici.
Aldi je le connais depuis 20 ans. Un ami de 20 ans. Quand je fais tourner ces mots dans ma tête ils sonnent drôlement. Je n’aurais jamais cru avoir un ami de 20 ans un jour.
Bon en fait c’est pas EXACTEMENT un ami de 20 ans. On s’est connus au collège. On a fait toutes les classes ensemble, de la 6e à la 3e. On n’était pas vraiment copains. Lui il était du genre premier de la classe, les autres l’appelaient « le fayot ». Moi je galérais pas mal avec ma dyslexie. On m’appelait « le débile ». C’est sans doute pour ça qu’on ne s’est pas oubliés. On était des frères de moquerie.
Quand je me suis retrouvé à la rue après la mort de maman, j’ai mis le plus d’affaires possibles dans un sac et je suis allé me trouver un porche en centre-ville pour m’abriter. Il pleut tout le temps dans cette saleté de ville. J’ai même pas dormi une heure qu’un mec m’a trébuché dessus. C’était Aldi. Il venait de se prendre la cuite du siècle parce que sa femme l’avait quitté. Je l’ai aidé à monter jusqu’à chez lui. Il m’a dit d’entrer. Et depuis il ne m’a jamais demandé de repartir. On se parle pas beaucoup plus qu’au collège. Mais on se tient compagnie. On est des frères de solitude.
Enfin tout ça pour dire que je ne voyais pas bien qui pouvait m’écrire et pourquoi.
Pourtant c’était bien mon nom, là sur l’enveloppe. Ecrit avec un gros feutre : Malo Lannoy – 19 rue aux Ours – Rouen.
J’ai ouvert. J’avais un peu peur. J’ai du mal avec la lecture. Les lettres se mélangent et tout se brouille devant mes yeux. Mais là je n’ai pas eu à trop me concentrer. C’était une feuille blanche, toute simple. Avec quelques mots écrits à la machine: « rendez-vous le 30 septembre à 12h30 à l’Anatole Bar ». Le 30 c’est aujourd’hui. Et il était 12h20.
L’Anatole. Ca faisait une éternité que je n’y avais pas mis les pieds. Avant on y allait tous les vendredis avec les copains du boulot. Avant que la boîte soit délocalisée et qu’on soit tous licenciés. J’avais eu une histoire avec la serveuse, Noémie. Je l’aimais bien. Quand je me suis retrouvé au chômage j’y suis allée plus souvent pour la voir. De plus en plus souvent. J’arrivais le matin et je me calais au comptoir. J’aurais pu passer ma vie à la regarder tirer la bière, poser les cuillères dans les soucoupes, me sourire… Mais petit à petit elle m’a moins souri. Elle en avait assez de me voir traîner là toute la journée. Juste à la regarder. Ca lui plaisait moyen comme occupation à temps plein. De toute façon maman est tombée malade et je suis arrivé en fin de droits. Il n’y avait plus de place pour moi à l’Anatole bar.
Je n’ai pas réfléchi. J’ai couru comme un dératé jusqu’à la rue Buffon. J’ai poussé la porte à 12h29. Au début j’ai cru que le bar était vide. Et puis j’ai entendu des voix dans la salle du fond. Je me suis approché. Et ça a fait comme une déflagration. « JOYEUX ANNIVERSAIRE !!! ». Et des applaudissements. J’ai reconnu plein de monde. Des anciens collègues, des copains du collège… Et au milieu il y avait Noémie qui souriait de nouveau. A côté d’elle, Aldi. Il s’est avancé vers moi et m’a tapé sur l’épaule. Il m’a redit tout bas « Joyeux anniversaire mon ami ».
Mon ami. Mon ami de vingt ans.










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